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Noire, dévêtue

Posté par: Birame Ndiaye| Dimanche 10 août, 2014 18:50  | Consulté 9847 fois  |  3 Réactions  |   

Elle est morte ce matin sans que son tendre cœur cuirassé n’entende les accords de la nature bienfaisante. Seynabou, fille des rues, emportera dans son dernier asile le mystère de sa frivolité courtisane empreinte de peine et d’indignation. Jamais sa bouche n’a pu rendre la voix de son âme falsifiée de coups, de secousses et d’humiliation. Sous nos yeux, son corps inerte et saturée de reproches dicte mot à mot les souffrances et charges endurées dans l’indifférence foudroyante des régisseurs simplistes et effrontés.

Il est question de plaidoirie en faveur de cette femme de joie, trainée pour les intimes, qui a fini par s’abandonner à la cruauté fatale du destin des damnées. Créée sans force, laissée sans consolation, Seynabou est liquidée sous le poids douloureux des décrets de la place publique. Même morte, elle écope du jugement hâtif des bourreaux, ennemis à toute forme d’intelligence. De ses malheurs de fille facile, elle a senti, bandé et blanchi l’immense trafic des valeurs dans cette société sénégalaise en plein déni. Qu’à cela ne tienne ! La duplicité des sénégalais se perpétue au jour le jour. Suffisants a priori, perdus au contact ; sobres dès l’aube, voraces au milieu de la nuit.

La triste vie de Seynabou en appelle à résister au tragique, condamnation aisée des plus vulnérables. Cible facile, victime fragile, monture docile, sa mort accidentelle atteste et parachève une destinée infligée et approuvée. Étrange refuge pour filles abusées puis bâillonnées, pour insurgée contre des privations déshumanisantes, la prostitution florissante renseigne de la déconfiture des structures familiales. L’apparence nocturne des bistrots et des cercles branchés aux chairs et aux digestifs n’est modestement que  reflet d’une société résolument encline aux passe-temps.

En vengeance du mépris des hommes, des femmes et des totems, Seynabou, enflammée et vulgaire parce que meurtrie, n’a eu que faire des commodités. Toute marque de sympathie, de tendresse et de respect lui a paru suspecte tellement elle a déchanté des amours et des affections. La communauté féroce des gâtés en a fait chienne. Quand l’odeur du parfum kiki 44 social lui parvient, elle trouve que cela sent mauvais, et s’en va se rouler dans le bordel. Pauvre fille! Confidente martyrisée des lâches profiteurs sur ton dos large de déshéritée. Notre regard pervers et surexcité est plein de ton sang.

Les simplettes spéculations infécondes et tatillonnes de boursicoteurs des vertus ont précipité Seynabou, sans défense, dans le contingent étiqueté des souffre-douleurs. Même ensevelie, la belle-de-nuit fait les frais de déclarations servies après coup pour étouffer tout gémissement persistant de détresse et d’accusation. Exposée aux abus, pauvre comme tout, trop faible et trop généreuse, ses écarts expriment davantage une lassitude qu’un banal goût du risque. La bien-pensance réfute toute convocation des raisons et conditions pratiques de sa légèreté. Le risque de compromettre l’option de résignation et de résilience pour les défavorisées de son espèce est top grand.

Beaucoup plus pernicieux est le décalage entretenu entre le libertinage répandu et le folklore des blâmes commodes. Cette fâcheuse habitude à s’attaquer aux symptômes pour mieux occulter la souche mortifère nous accable. Lutter efficacement contre la prostitution, c’est d’abord s’en prendre aux violences faites aux femmes. La dépravation des mœurs, sonorité savante tambourinée en boucle, sonne le glas de l’équilibre familial ainsi que ses mécanismes de protection contre les dérives libertines socialement préjudiciables.

Birame Waltako Ndiaye

waltacko@gmail.com
 L'auteur  Birame Ndiaye
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Birame Ndiaye
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